Sacrifier les champs pour livrer plus vite.

Avant de bétonner une terre agricole pour un entrepôt logistique, recensez d’abord les friches commerciales et les zones d’activité vacantes qui peuvent accueillir le même volume de stockage sans consommer un seul mètre carré de sol fertile.

Un hectare de terre agricole fertile produit en moyenne 7 à 9 tonnes de blé, 30 à 40 tonnes de pommes de terre ou 35 à 50 tonnes de maïs grain par an — soit la consommation céréalière annuelle d’environ 30 à 50 foyers français. La même capacité de stockage logistique peut être installée intégralement sur des surfaces déjà artificialisées sans toucher au sol vivant : friches commerciales en périphérie, anciens hypermarchés désertés, plateformes logistiques abandonnées par leurs précédents exploitants, zones d’activité avec bâtiments inoccupés depuis dix ans. Le potentiel français en surfaces commerciales vacantes disponibles dépasse largement les besoins de la croissance logistique : plus de 4,5 millions de mètres carrés de friches commerciales recensés par l’outil Cartofriches du Cerema en 2024, 2,1 millions de mètres carrés d’entrepôts vacants selon CBRE France, et plusieurs millions de mètres carrés supplémentaires sur les anciennes zones industrielles en reconversion.

Le décalage est documenté région par région. En Île-de-France, en Auvergne-Rhône-Alpes et dans les Hauts-de-France — les trois régions où se concentrent les projets d’entrepôts neufs sur terres agricoles — le taux de vacance des entrepôts logistiques existants dépasse 8 % en 2024 selon BNP Paribas Real Estate. Plus de 90 % des surfaces logistiques déjà artificialisées disponibles ne sont pas mobilisées pendant que des projets sur terres agricoles, prairies humides et même sur des terres maraîchères classées (cas documentés dans le Val-d’Oise et la Loire) sont déposés et instruits en parallèle. La logique économique de l’exploitant reste la même : un terrain agricole déclassé en zone d’activité logistique coûte 8 à 15 fois moins cher au mètre carré qu’une location ou un rachat d’entrepôt existant en zone tendue, sans coût de déconstruction, sans coût de dépollution préalable et sans contrainte de hauteur ou de configuration imposée par la structure existante.

Le coût pour la collectivité, lui, est rarement calculé. Chaque hectare de terre agricole artificialisée pour un entrepôt implique la perte définitive de 50 à 80 tonnes de carbone stocké dans le sol selon les analyses de l’INRAE — soit autant de carbone que les opérations logistiques de l’entrepôt émettront en 4 à 7 ans de fonctionnement. Pendant ces 4 à 7 ans, le bilan carbone net de l’opération est doublement négatif puisque le bâtiment lui-même nécessite 800 à 1 200 tonnes de béton, d’acier et de matériaux émissifs. La même capacité de stockage installée dans une friche commerciale existante évite l’intégralité de cette double émission. Une étude de France Stratégie publiée en 2023 a chiffré l’empreinte écologique d’un mètre carré d’entrepôt neuf sur terre agricole à 4 à 9 fois supérieure à celle d’un mètre carré équivalent installé dans une friche commerciale réhabilitée pour une fonction logistique équivalente.

Quatre dispositifs encadrent déjà ces choix dans le droit français :

La loi Climat et Résilience d’août 2021 fixe l’objectif Zéro Artificialisation Nette à l’horizon 2050, avec une étape intermédiaire de réduction de moitié du rythme d’artificialisation d’ici 2031.

Le décret du 27 novembre 2023 dit « Décret ZAN logistique » oblige les porteurs de projets logistiques de plus de 5 000 m² à démontrer l’absence d’alternative possible sur friche ou bâtiment existant avant tout dépôt de permis sur terre agricole ou naturelle.

L’outil Cartofriches du Cerema recense gratuitement les friches commerciales et industrielles disponibles par commune et constitue un référentiel opposable dans le cadre des études d’impact.

La doctrine de la Commission Départementale de Préservation des Espaces Naturels, Agricoles et Forestiers (CDPENAF) privilégie systématiquement la réhabilitation sur l’extension dans l’évaluation des projets de plus de 1 hectare depuis 2022.

La loi distingue clairement la logistique en réhabilitation (entrepôt installé dans une structure commerciale ou industrielle existante reconvertie) de la logistique en extension (entrepôt neuf construit sur terre agricole ou naturelle). Seul le premier cas est compatible avec la préservation des sols nourriciers. Le second n’est plus défendable lorsque des surfaces commerciales équivalentes restent disponibles à proximité.

La friche commerciale se reconvertit en plateforme logistique en quelques mois sans modifier l’emprise au sol globale du territoire. La terre agricole artificialisée pour 50 ans d’exploitation logistique ne redeviendra jamais une terre cultivable.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur VENOY ET SES HAMEAUX

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture